par Avi Brickner

Qu'enseigne le Nouveau Testament ?
Pour qui a-t-il été écrit ?
Qu'en est-il des passages prétendus antisémites ?

Petites révélations sur un livre grandement connu, mais peu étudié...

Un livre interdit

Le Rabbin Isaac Lichtenstein voulu un jour savoir quel était ce livre, imprimé en Allemand, que l'un des professeurs de son école lisait. Après avoir posé la question à l'enseignant, ce dernier lui passa le livre. Le rabbin le feuilleta nonchalamment jusqu'à ce qu'il lût le nom "Jésus Christ". Réalisant qu'il s'agissait du Nouveau Testament, il réprimanda sévèrement l'enseignant pour la possession d'un tel livre. Furieux, il lança le livre qui atterrit derrière d'autres livres sur une étagère et resta dans l'oubli pendant environ 30 ans.
Vers la fin du XIXème siècle, une vague d'antisémitisme déferla sur la Hongrie natale du Rabbin Lichtenstein et il ne s'étonna pas de voir que les attaques étaient menées au nom de la Chrétienté. Dans la tourmente des pogroms, il fut cependant stupéfait d'entendre des voix s'élever qui, au nom du Christ, condamnaient violemment les actes antisémites et prenaient la défense des Juifs. Parmi elles, se trouvaient des personnes marquantes comme Franz Delitzsch, professeur à l'Université de Leipzig. Il fut intrigué d'entendre parler du message de Christ comme d'un message d'amour et de vie envers tous les peuples.
C'est alors que le Nouveau Testament, jeté avec colère dans un coin poussiéreux des années auparavant, fut redécouvert. Pour le rabbin vieillissant, ce livre interdit et haï avait été la source du venin dont son peuple était victime. Ce livre était-il vraiment ce qu'il était supposé être ?
Il l'ouvrit et commença à lire.
Le Rabbin Lichtenstein décrivit plus tard les sentiments qui s'emparèrent de lui lors de sa lecture du Nouveau Testament :
" Je croyais que le Nouveau Testament était un livre impur, une source d'orgueil, d'égoïsme démesuré, de haine, de la pire forme de violence ; mais, alors que je commençai à le lire, je me sentis exceptionnellement et merveilleusement pris par cette lecture. Une gloire soudaine, une lumière irradia mon âme. Je m'attendais à recevoir des épines et je cueillis des roses ; j'ai découvert des perles au lieu de cailloux ; au lieu de la haine, de l'amour ; au lieu de la vengeance, le pardon; au lieu de la servitude, la liberté ; au lieu de l'inimitié, la réconciliation ; au lieu de la mort, la vie, le salut, la résurrection, un trésor céleste. "

L'histoire du Rabbin Lichtenstein est véridique. Elle regroupe les deux pôles de perception que nous, les Juifs, avons vis-à-vis du Nouveau Testament. Pour la plupart d'entre nous, le Nouveau Testament est un livre défendu et méconnu car il est associé à la longue histoire de persécutions des Juifs, au nom de la Chrétienté. Nous sommes persuadés que le Nouveau Testament favorise l'antisémitisme et nous ne pouvons imaginer que quiconque, dans le Nouveau Testament, puisse revendiquer les coutumes et valeurs juives.
Ainsi notre perception la plus courante du Nouveau Testament s'appuie sur des idées préconçues. À plus d'un égard, l'histoire juive tend à favoriser cette perception. Pourtant, la majorité d'entre nous, les Juifs, ne cherche pas à vérifier cette opinion par une lecture personnelle du Nouveau Testament.

Le message est d'inspiration juive

Néanmoins, un nombre de plus en plus grand de Juifs est amené, pour une raison ou une autre, à se pencher sérieusement sur le contenu du Nouveau Testament. L'auteur de cet article est au nombre de ceux-ci. Une étude minutieuse du Nouveau Testament nous a permis de conclure que le Nouveau Testament est différent de ce que nous croyions tout d'abord.
Avant tout, nous avons découvert que ses auteurs et son horizon culturel sont juifs. Les premières scènes du Nouveau Testament sont centrées sur la terre d'Israël à l'époque du Second Temple. Même lorsque le contexte s'élargit et déborde le cadre originel, l'action se déroule principalement au sein des communautés juives de la diaspora. Les auteurs du Nouveau Testament, à l'exception peut-être de Luc, étaient tous juifs. Les premiers apôtres et disciples de Jésus, eux aussi, étaient juifs.

L'accomplissement de l'espérance juive

L'enjeu principal du Nouveau Testament est typiquement juif : l'accomplissement de l'attente messianique. Cette espérance est tout particulièrement l'apanage d'Israël. Un des premiers passages de l'Évangile de Matthieu décrit des non-Juifs sages qui reconnaissent que le libérateur promis sera " le Roi des Juifs ".Dans les premiers temps où la bonne nouvelle du Messie fut diffusée, seuls les Juifs et les non-Juifs proches du judaïsme étaient en mesure de recevoir et comprendre le message annonçant l'avènement d'un rédempteur attendu depuis si longtemps. Les premiers foyers de prédication de ce message furent des synagogues et des communautés de la diaspora. Page après page, on trouve dans le Nouveau Testament, par citation directe ou par allusion, un trésor littéraire originel investi d'une autorité suprême : celle de la Bible hébraïque.
Quand Jésus ou les prédicateurs du Nouveau Testament déclarent : " Il est écrit " ou " Ainsi parle le Seigneur ", ils s'appuient sur la Bible hébraïque comme arbitre suprême. Jésus défie ainsi les chefs religieux : " Vous sondez les écritures... Ce sont elles qui rendent témoignage de moi " (Jean 5:39) L'apôtre Pierre proclame à la multitude juive : " Tous les prophètes qui ont parlé, depuis Samuel et ses successeurs, ont aussi annoncé ces jours-là " (Actes 3:24). Le début du Nouveau Testament est parsemé de citations de Moïse et des prophètes, indiquant ainsi que ce qui s'y déroule est l'accomplissement de l'espérance juive.
Si quelqu'un connaît un tant soit peu la Bible hébraïque, et étudie l'ensemble du Nouveau Testament, il se retrouvera vite en territoire familier. La communication avec les anges nous rappelle les expériences d'Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Josué et de nombreux autres personnages de la Bible hébraïque. La naissance surnaturelle de Jésus nous rappelle la venue au monde du patriarche Isaac. Les miracles confirment la présence de Dieu qui se révèle, comme à l'époque des patriarches, de Moïse, des prophètes et des rois d'Israël. Ce ne sont pas les caprices d'un pouvoir arbitraire, comme dans la mythologie païenne. Ils ont une signification morale profonde au travers de laquelle Dieu éduque son peuple dans les voies de la foi. De plus, tout comme dans la Bible hébraïque, une activité prophétique et des sermons inspirés apparaissent lorsque l'Esprit de Dieu permet aux hommes de transmettre Sa parole. Aucune de ces manifestations n'est étrangère à la vie spirituelle et à l'héritage d'Israël.

Les thèmes phares du Nouveau Testament sont les mêmes que ceux de la Bible hébraïque : la sainteté de Dieu, Sa justice et Sa miséricorde ; la chute de l'homme et sa séparation d'avec Dieu après sa désobéissance ; l'amour inconditionnel de Dieu, Son pardon et Sa réconciliation. Il y a aussi les grands thèmes de la foi, du sacrifice, de la Rédemption, de l'espérance, de l'amour, de la paix , de la joie, du triomphe ultime du Royaume de Dieu, de Son jugement et de Ses rétributions. On peut lire et comparer ces deux écrits : tout sujet présenté dans le premier est développé dans le second. Seule la perspective diffère : dans l'Ancienne Alliance, l'accent est mis sur la promesse; dans la Nouvelle Alliance, l'accent est mis sur son accomplissement. L'une s'appuie sur la préparation et l'autre sur l'exaucement.


Un Messie souffrant

Certains objectent que des thèmes majeurs du Nouveau Testament ne sont pas juifs. Beaucoup considèrent que l'idée d'un Messie, de nature divine, qui souffre, meurt et ressuscite est étrangère à la foi juive. Cette conception est supposée trouver ses racines dans les cultures égyptienne et grecque. De plus, on prétend que la manière dont le Nouveau Testament présente la croissance et la diffusion de la communauté messianique fait de cette dernière un phénomène non-juif émergeant d'un contexte juif.
Les anciens rabbins se débattaient avec cette proclamation du Tanah (la Bible hébraïque) selon laquelle le Messie devrait à la fois souffrir et mourir puis régner en tant que roi glorieux et triomphant. Cette problèmatique les amena à développer l'idée de deux messies : le premier, Ben Joseph, qui souffrirait et mourrait ; le second, Ben David, qui triompherait et règnerait. Le Talmud (Sukka 52, a et b) suppose que le passage de Zacharie 12:10 faisant référence à celui qui est percé donne lieu à une telle explication.
Dans le service du Moussaf pour Yom Kippour , une prière ancienne fait allusion à Mashiah Tzedkenou (le Messie de notre justice) comme celui qui est blessé pour nos transgressions. Le concept d'un Messie souffrant et mourant n'est donc pas étranger à la tradition juive. Ces derniers temps, alors que le rabbin de Loubavitch, Menahem Schneerson, était agonisant, ses fidèles, convaincus qu'il était le Messie promis, ont placé des annonces dans les journaux juifs pour rassurer ses disciples que ses souffrances étaient annoncées par le prophète Esaïe (voir Esaïe 53:5), interprétation de Nahmanide, le fameux rabbin médiéval, à l'appui.

Certes, la résurrection du Messie, telle que rapportée dans le Nouveau Testament, semble prendre tout le monde par surprise. Cependant, certains passages de la Bible hébraïque sont considérés comme les promesses d'une résurrection du Messie. Le psaume 16:10 déclare que Dieu n'abandonnera pas son oint au séjour des morts. Esaïe 53:10-12 décrit le Seigneur comme prolongeant les jours de son serviteur souffrant, lequel accomplit le dessein de Dieu en livrant volontairement son âme à la mort .
Des passages dans les écrits prophétiques attestent que le Messie sera de nature divine. En Esaïe 9:5, le roi messianique est qualifié en des termes imposants : " Merveilleux conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de paix ". Dans Jérémie 23:6 le descendant messianique de David est surnommé : "Le Seigneur est notre justice". Dans Michée 5:1 on annonce que le Messie, "dont l'origine remonte aux jours d'éternité", naîtra à Bethléem. Dans Daniel 7:13-14 le Messie est présenté comme arrivant sur les nuées et recevant une domination éternelle sur tous les peuples.
Jésus a lui-même déclaré que "le salut venait des juifs" (Jean 4:22). Mais il a aussi déclaré que d'autres brebis qui n'appartenaient pas au peuple juif seraient eux aussi ajoutés au troupeau du berger messianique (Jean 10:16). Cette vision n'est pas étrangère aux espoirs juifs. Dieu déclare dans Esaïe (Esaïe 49:6) que le Messie sera une lumière pour les nations et que son salut s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre. Esaïe 60:1-3 proclame que les nations viendront à la lumière qui émane d'Israël au travers du Messie.
Le Nouveau Testament n'est donc pas une aberration non-juive. C'est bien plus l'expression de la vision que les anciens prophètes hébreux ont eue lorsqu'ils ont proclamé que Dieu ferait entrer les nations dans les bénédictions du peuple juif au travers du Messie.

C'est ainsi que nous autres, Juifs qui avons été amenés à étudier soigneusement le Nouveau Testament, en sommes arrivés à reconnaître son caractère intrinsèquement juif. Mais nous avons aussi découvert autre chose: ces passages, supposés propager la haine antisémite, après un examen plus approfondi, ne sont absolument pas antisémites.

Une dispute de famille

Certes, dans le Nouveau Testament, les proclamations messianiques de Jésus engendrent un conflit. Mais il s'agit essentiellement d'un conflit entre les Juifs qui acceptent ces affirmations et ceux qui ne les acceptent pas. En d'autres termes, il s'agit ici d'une dispute de famille. Le terme "les Juifs " - tout particulièrement dans l'Évangile de Jean, mais aussi dans d'autres écrits du Nouveau Testament - est souvent utilisé pour désigner la coalition des chefs religieux juifs qui s'opposaient sciemment à Jésus. Dans ces passages où le conflit est manifeste, le terme renvoie au chefs religieux hostiles. Le Nouveau Testament révèle que Jésus était si populaire auprès de la population juive que ses opposants devaient agir en secret. Cela indique clairement que le terme " les Juifs " ne renvoie pas au peuple juif dans son ensemble.
Certains mots durs prononcés par Jésus et des prédicateurs du Nouveau Testament ne sont pas des reproches vindicatifs mais des mises en garde prophétiques, dans la même veine que les paroles d'Ésaïe lorsqu'il qualifie Israël de " race de malfaiteurs, de fils corrompus " (Ésaïe 1:4) Bien que certains antisémites qui se disaient chrétiens aient utilisé ces paroles apparemment dures comme prétexte pour persécuter les Juifs, ils l'ont fait en contradiction avec le message clairement formulé par Jésus et ses apôtres.
Jésus a pleuré sur Jérusalem et sa destruction prochaine par les Romains qu'il annonça prophétiquement (Matthieu 23:37-39). Il a enseigné à ses disciples d'aimer leurs ennemis et de prier pour ceux qui les persécutaient (Matthieu 5:43-46). Les écrits de Paul sont souvent cités pour défendre l'idée d'un caractère antisémite du Nouveau Testament. Comment cela peut-il tenir à la lumière des enseignements que Paul donna aux croyants non-Juifs ? Il affirmait que, malgré l'opposition de certains Juifs à l'Évangile, ils étaient aimés de Dieu à cause de leurs pères (Romains 11:28). Les croyants ne doivent pas être vaniteux ou arrogants à l'égard des branches naturelles (le peuple juif) mais ils doivent les rendre jaloux des bénédictions messianiques en leur montrant de la compassion et de la gentillesse (Romains11:11-12, 17, 30-31). Jésus a enseigné que seuls les miséricordieux obtiendraient miséricorde, que seul celui qui pardonne pouvait s'attendre à être pardonné et que l'amour devait être le trait distinctif de Ses véritables disciples.

Est-ce la vérité ?

Nous ne voyons rien dans le Nouveau Testament qui ne soit juif ou qui soit antisémite. Au contraire, il est tissé dans la fibre de l'espérance juive et des promesses prophétiques. Si on est en mesure d'accepter les révélations de Moïse et des prophètes de manière sérieuse, il n'y a rien d'étrange dans le Nouveau Testament. Le véritable défi du Nouveau Testament, selon nous, ne concerne pas la judaïté mais la foi. La question n'est donc pas de savoir "Est-ce un écrit juif ?" La véritable question est bien plutôt "Est-ce la vérité ?". Ceci, comme nous l'avons mentionné est véritablement une question de foi et représente un défi pour tous, Juifs comme non-Juifs.