par Susan Perlman

LA PASSION, CULPABILITÉ COLLECTIVE ET CHOIX ?

Dire que la crucifixion de Jésus, telle qu'elle est représentée dans les mystères de la Passion, a causé du tort aux juifs, est terriblement simpliste. Ce genre théâtral, qui a jadis souvent dépeint notre peuple comme des diables avec des cornes et comme de sinistres personnages, a fortement contribué aux accusations rendant notre peuple collectivement responsable de la mort du Christ, de l'assassinat des bébés chrétiens, de l'empoisonnement des puits, de la propagation de la peste noire, etc. Pas étonnant que le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, qui dépeint les douze dernières heures de la vie de Jésus, ait suscité de fortes réactions défensives de la part de certains.

Après avoir assisté à un mystère de la Passion en 1934, Hitler déclara que " le monde entier devrait voir cette pièce, les gens comprendront alors pourquoi je méprise les juifs et pourquoi ils méritent la mort ".

Cet hitlérisme des années trente a été cité par le directeur de la Ligue contre la Diffamation, Abraham Foxman, pour démontrer les dangers associés à toute représentation de la mort du Christ. Se référant au lancement du film de Mel Gibson, Foxman a tenu à prévenir que le mystère de la Passion renforce la notion de culpabilité juive collective concernant la mort de Jésus, et que ce genre de film encourage les actes antisémites.

Tovia Singer, profondément opposé aux missionnaires, s'accorde pour dire que l'acteur-réalisateur "aurait pu épargner au monde une souffrance inutile en visitant la Pologne, le plus grand cimetière juif du monde, avant la diffusion de son film. Là, il aurait compris pourquoi ceux qui ont la mémoire longue le supplient de reconsidérer son projet théologique. Il devrait regarder attentivement Auschwitz. C'est une fosse commune gigantesque qui témoigne des conséquences amères qui découlent de la transmission irresponsable d'une religion."

Il continue, en disant : "…avec toutes les violentes manifestations d'antisémitisme qui sont en augmentation dans les villes européennes, et le sang des enfants juifs qui ruisselle dans les rues de Jérusalem, ce n'était pas le moment idéal pour annoncer aux cinéphiles que les juifs ont tué Jésus."

Des milliers d'articles ont été écrits sur ce film controversé basé sur les écrits du Nouveau Testament. De nombreuses projections, organisées avant la mise en circulation du film, ont invité les parties concernées à résoudre une part de la polémique. Des dirigeants juifs, protestants et catholiques ont donné leur point de vue sur la façon dont les juifs sont représentés dans le film.

Mais est-ce la bonne question ? La remarque de Singer soulève la sempiternelle question, à savoir : "Les juifs sont-ils coupables de la mort de Jésus ?" La plupart des dirigeants contemporains juifs et chrétiens déclinent toute responsabilité collective juive. Les dirigeants juifs font remarquer que les Romains étaient au pouvoir à l'époque et doivent donc être tenus pour responsables. Néanmoins, comme le montre Abraham Foxman à juste titre, les actes antisémites, en nette augmentation à Pâques, indiquent bien que tout un peuple est tenu pour responsable de la mort de Jésus, et que cette culpabilité s'est transmise de génération en génération.

QUE SIGNIFIE L'EXPRESSION "CULPABILITÉ COLLECTIVE" ?

Le concept de culpabilité collective s'est infiltré aussi bien dans l'histoire que dans les évènements actuels. A l'époque pré-soviétique, en Russie, les Bolcheviques jetaient des bombes dans des restaurants bondés, persuadés que seuls les capitalistes avaient assez d'argent pour fréquenter de tels établissements. Toutes les victimes étaient assimilées à des capitalistes et considérées, en conséquence, comme les oppresseurs des masses populaires. Pour eux, les mots "capitaliste" et "oppresseur" étaient synonymes ; il n'y avait pas de capitalistes innocents.

Les terroristes qui ont fait s'écraser des avions contre le World Trade Center et le Pentagone n'ont pas pensé une minute qu'ils allaient tuer des Américains innocents. Pour eux, tous les Américains représentaient une menace pour l'Islam. En d'autres termes, les milliers d'hommes, de femmes et d'enfants tués étaient tous coupables du simple fait qu'ils étaient Américains.

La culpabilité collective n'aboutit pas toujours à des mesures aussi extrêmes, et ceux qui en ont été les victimes peuvent même valider ce fait. Certains juifs, aujourd'hui, considèrent que tous les Allemands, depuis l'époque hitlérienne, sont antisémites. Dans un récent article du magazine Jewsweek, Micha Ghertner montre que : "…l'on ne parle pas souvent du fait que des juifs sont encore mis dans l'embarras, et ce, de façon sournoise, par leur famille ou leurs amis, les obligeant à boycotter la Mercedes Benz ou la BMW convoitée, bien que soixante années se soient écoulées depuis l'Holocauste…"

Le film de Mel Gibson , "La Passion", alimente-t-il la polémique concernant l'accusation de culpabilité collective qui repose sur les épaules des juifs ?

LA CULPABILITÉ COLLECTIVE ET LA MORT DE JÉSUS

Gibson a toujours maintenu que son film est fidèle aux évènements historiques. Donc, au fond, la vraie question est la suivante : l'histoire de la mort de Jésus rend-elle les juifs responsables de la crucifixion ? Afin de pouvoir répondre à cette question, nous devons nous intéresser à la portion des Écritures, connue sous le nom de Nouveau Testament, qui constitue les meilleures archives concernant les évènements qui ont entouré la vie de Jésus. Bien que certains aient prétendu que le Nouveau Testament était antisémite, il est important d'analyser le contexte : plusieurs juifs ont écrit ce document ancien à propos d'un personnage juif, et en songeant surtout au peuple juif. Quand les dirigeants juifs sont critiqués, il s'agit toujours d'un débat interne, d'une affaire de famille en quelque sorte.

Les quatre évangélistes nous racontent l'histoire de Jésus en commençant par sa naissance d'une mère juive, Miriam (Marie), à Bethlehem, à qui un messager du ciel dit de l'appeler Yechoua (Jésus) "…c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés." (Matthieu 1:21). Ils nous présentent un aperçu rapide de son enfance pour se concentrer surtout sur ses enseignements spirituels et ses miracles à l'âge adulte- ses guérisons physiques, Jésus marchant sur les eaux, nourrissant des milliers de personnes avec quelques paniers de pains et quelques poissons, etc. La plupart de ces évènements eurent lieu au sein du peuple juif. Les évangiles nous rapportent aussi les revendications de Jésus, celui-ci se déclarant être le Messie d'Israël et, de façon encore plus polémique, être divin. Nous lisons que, tandis que certains juifs crurent en lui, d'autres ne crurent point. C'est cette réaction face à ces revendications qui conduisit à la trahison de Jésus par un juif, Judas Iscariote, et à la crucifixion, suite à la demande des autorités religieuses : les principaux sacrificateurs et les anciens.

En référence aux échanges entre Jésus, ses disciples et les autorités religieuses de l'époque, des paroles très dures sont souvent employées. Par exemple, Jésus appelle les Pharisiens une "race de vipères" (Matthieu 3:7). Il chasse également les changeurs du Temple appelant le Temple "la maison de mon Père" (Jean 2:16). Ses disciples ont, eux aussi, suscité la colère des autorités religieuses. Mais l'inclusion de ces passages dans le Nouveau Testament démontre que Jésus était au centre d'un débat interne concernant ses revendications radicales. Les prophètes des Écritures hébraïques avaient également employé un langage similaire, voire même plus extrême, lors de leurs confrontations avec le peuple - par passion, et non par antipathie. Dans ce contexte, les passages du Nouveau Testament cités par certains comme des déclarations tonitruantes contre les juifs - sont en réalité des passages historiques où Jésus est vu comme étant le prophète qui est plus grand que Moïse. Dans ce rôle, il appelle notre peuple à se détourner de la désobéissance au Dieu d'Israël et à choisir Son modèle de justice.

Un incident du Nouveau Testament est cité, comme une rengaine, pour démontrer la responsabilité des juifs dans la mort de Jésus. Cet incident débute par les mots prononcés par la foule à Pilate quand celui-ci lui demanda : "Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ?" Et Pilate leur dit : "Quel mal a-t-il fait ?" Mais ils crièrent de nouveau : "Crucifie-le" (Marc 15:12-15). Pilate voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l'eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : "Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde." Et tout le peuple répondit : "Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !"(Matthieu 27:24-25).

L'historien juif Haïm Cohen dit : "Aucune des nombreuses accusations retenues contre les juifs… n'a eu autant de poids, que cette exclamation, et ceci de façon imparable, pour démontrer leur culpabilité et leur responsabilité dans la crucifixion : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants."


LES JUIFS ONT-ILS VRAIMENT DIT CELA ?

Samuel Tobias Lachs, professeur d'Histoire des Religions à l'Université de Bryn Mawr, dit que le passage cité dans Matthieu "sonne juif". Lachs a examiné des expressions similaires dans le Talmud et dit que la phrase hébraïque traditionnelle est : "son sang retombera sur sa tête" ce qui signifie : "lui seul en portera la responsabilité ; il est coupable." (Cf. Josué 2: b. Avodah Zarah12b).

Le Dr Michael Brown, spécialiste du Moyen-Orient, pense également que : "le verset est historiquement crédible et le langage employé assez juif". Il cite une analyse de l'historicité de l'opposition juive à Jésus, attribuée à Raymond Brown, un érudit catholique. Brown examine la possibilité d'une foule juive, encouragée par ses chefs religieux, disant : "Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants". Il dit, à propos de la foule : "Ils ne sont pas assoiffés de sang ou sans pitié ; ils sont persuadés que Jésus est un blasphémateur, comme l'en a jugé le Sanhédrin".

Jésus se proclamait le Messie. Il s'est proclamé Dieu. Jésus a dit : "Avant qu'Abraham fût, je suis." (Jean 8:58). Il s'est identifié au "Je suis" de l 'Ecriture, un titre employé uniquement par le Tout-Puissant. Il a également dit à un invalide : "Tes péchés sont pardonnés." (Matthieu 9:2). Seul Dieu peut pardonner les péchés. Si ses déclarations étaient fausses, alors, en effet, il était coupable de blasphème, et la mort était la seule punition possible.

Le Dr Michael Brown indique que la traduction littérale de la phrase : "Que son sang retombe sur nous" "…nous rappelle que ceci n'est pas une imprécation des juifs contre eux-mêmes, mais plutôt une déclaration de responsabilité."

ET LA CULPABILITÉ COLLECTIVE ?

Ceci étant dit, le Dr Brown ajoute que la deuxième partie du verset, "et sur nos enfants", doit être restituée dans son contexte : une foule qui prononce des mots sous l'emprise de la passion. Il s'agit véritablement d'une affaire de famille qui a provoqué une flambée de colère. Et Michael Brown de conclure : "Matthieu ne proclame pas que les juifs ont appelé la malédiction contre toutes les générations à venir."

Il est littéralement vrai que la génération qui suivit celle qui demanda la crucifixion, une poignée poussée par le sanhédrin, en vit les conséquences. Ils furent les témoins de la destruction du Temple et de la mise à sac de Jérusalem quarante ans plus tard.

Néanmoins, en conclure que les juifs d'aujourd'hui détiennent une responsabilité collective est non seulement illogique, mais contraire aux Écritures hébraïques.

Plusieurs siècles avant Jésus, le prophète Jérémie avait expliqué que le jour viendrait, où Dieu établirait une nouvelle alliance entre Lui et son peuple : "Mais chacun mourra pour sa propre iniquité ; tout homme qui mangera des raisins verts, ses dents en seront agacées." (Jérémie 31:30).

L'historien Paul Johnson, auteur connu pour son ouvrage "Une Histoire des Juifs" devenu un classique, met l'accent sur cette responsabilité individuelle : "Le concept de l'individu avait, bien entendu, toujours été présent dans la religion de Moïse, puisque inhérent à la croyance selon laquelle chaque homme et chaque femme ont été créé à l'image de Dieu." Cette idée avait été grandement renforcée par les paroles d'Esaïe. Avec Ezéchiel, ("L'âme qui pèche, c'est celle qui mourra"), elle devint souveraine, et, par la suite, la responsabilité individuelle devint l'essence même de la religion juive.

Chaque personne est tenue pour responsable de ses choix. Si elle choisit le bien et la justice, elle en sera la première bénéficiaire. Si elle choisit le mal, elle héritera alors des conséquences de son choix. En tant qu'hommes immergés dans l'enseignement juif, les auteurs des Evangiles le savaient, ainsi que Jésus. Pris dans leur ensemble, on pourra constater que les Evangiles ne condamnent jamais les juifs pour la mort de Jésus. En fait, les paroles mêmes que Jésus adressa à son Père contredisent cette idée : "…Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font" (Luc 23:34).
Ajoutez à cela que Jésus n'a pas été une victime involontaire de la foule. Il avait déjà montré un pouvoir surnaturel pour échapper à ceux qui voulaient l'appréhender en marchant à travers la foule de façon inaperçue (Jean 8:59). Il aurait certainement pu quitter Jérusalem, évitant ainsi sa capture. Cependant, c'est Jésus lui-même qui dit en parlant de sa vie : "Personne ne me l'ôte, mais je la donne de moi-même." (Jean 10:18). Il envisagea le don de sa vie comme un sacrifice - un cadeau fait au monde entier.
Oui, Jésus fut crucifié par les gens qui voulaient se débarrasser de lui. Mais, c'est ignorer le message des Ecritures que de s'arrêter sur ce point. Arthur Hertzberg, un écrivain et un éducateur juif qui ne croit pas en Jésus, fait la remarque suivante : "Cela fait déjà longtemps, que pour moi, l'argument, concernant la crucifixion de Jésus, qui consiste à tenir les juifs ou les Romains pour responsables, est totalement à côté de la plaque, et j'ai été conforté dans mon opinion en relisant l'évangile de Luc. "Ne fallait-il pas que le Christ [le Messie] souffre ces choses, et qu'il entre dans sa gloire ?" Cet argument ressort constamment, montrant que Jésus a voulu sa propre mort, sachant qu'elle était indispensable à sa mission expiatrice pour le pardon des péchés de l'humanité. Si la crucifixion était indispensable pour réparer un traumatisme universel, "la chute de l'homme", elle fut alors l'expression nécessaire et inévitable d'une intention divine… La seule façon raisonnable de discuter de la culpabilité de la crucifixion est de nier la doctrine de la théologie chrétienne d'après laquelle Jésus était le fils de Dieu, la deuxième personne de la Trinité. Si l'on nie ce fait, l'argument se résume à savoir qui était responsable de la fin tragique du charpentier de Nazareth."

CONCLUSION : COUPABLE OU NON COUPABLE ?

La vraie question n'est pas de savoir si le peuple juif a joué un rôle dans la mort du juif Jésus. La question fondamentale réside dans la façon dont nous envisageons la Bible, la mission messianique de Jésus et la revendication de sa divinité. Si l'on considère ses revendications comme de la fiction, il devient alors nécessaire de rendre une personne ou un groupe responsable de sa mort. Malheureusement, les juifs ont rempli leur rôle traditionnel de bouc émissaire, et ils ont, en conséquence, répondu de façon défensive à Mel Gibson et à ceux qui ne masquent pas les détails de la mort de Jésus.

Néanmoins, si les déclarations de Jésus et de ses disciples sont vraies, c'est-à-dire, qu'il est venu mourir pour les méfaits commis par toute l'humanité - juifs et non juifs compris - alors, nous avons tous une part de responsabilité dans la mort de Jésus, collectivement et individuellement.

Ceci n'est pas le message que bon nombre d'entre nous avons envie d'entendre, mais celui articulé, avant même l'époque de Jésus, par le prophète Esaïe qui écrivit sur le Messie qui devait être "…blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes sauvés." (Esaïe 53:5)

La passion nous met tous dans une situation fâcheuse. Si Jésus n'était qu'un blasphémateur, assumant de façon inique une autorité qui n'était pas la sienne, alors pourquoi déplorer sa mort ou essayer d'échapper au blâme ?

D'un autre côté, si nous acceptons que Jésus était celui dont parle Esaïe et que sa mort faisait partie du plan de Dieu pour nous racheter, alors la responsabilité de sa mort disparaît lorsque nous réalisons qu'elle nous absout de toutes nos fautes, nos erreurs, et nos péchés.

C'est à vous, c'est à chacun de nous de choisir.

Susan Perlman